L'ESPRIT DE LA FORÊT
Voici une lettre ouverte aux
jeunes bonsaillistes.
Elle s'appelle l'esprit de
la forêt.
Lis bien, ce n'est pas trop
long.
Où je t'entraîne
l'ami ?
C'est de la forêt que je veux te parler.
De la forêt, la vraie, pas les forêts civilisées
et ratissées qui sont des parcs publics. Non, je parle
de la forêt profonde et mystérieuse, celle des légendes
et des terreurs ancestrales.
Quand tu entres en forêt
avec un groupe armé de pelles et de pioches, tu es le
maître. La forêt se tait terrifiée.
Ce que je te propose, c'est de te munir de bottes, d'une boussole
(je ne voudrais pas que tu te perdes) d'un bâton...et d'y
entrer seul.
Enfonce toi sous les frondaisons jusqu'à ce que tu ne
voies plus la route. Va plus loin, jusqu'à ce que tu ne
saches plus où elle est.
Tu es seul et tu es tout petit, petit d'homme. Tu es bien vulnérable
et bien peu de chose à l'échelle de la forêt.
Elle te semble hostile et
dangereuse. Il y a partout des bruissements suspects, d'étranges
chuchotis, des zones d'ombre inquiétantes, des toiles
d'araignées tendues entre les arbres et des ronces qui
agrippent tes vêtements. Il y a d'énormes souches
qui ont des formes de dragons assoupis et qui semblent monter
la garde. Le terrain n'est pas plat et te semble plein de traîtrise.
Et puis il y a l'odeur puissante,
mousse, tanin, balsam, sève, fleurs, feuilles en décomposition.
Ca te monte un peu à la tête. C'est une odeur de
vie et de mort, une odeur de renouveau permanent.
Tu es seul avec toi même, ça t'angoisse. Tu te demandes
si tu vas retrouver la route qui mène à la sécurité.
C'est la première fois.
Ne reste pas trop longtemps. La voiture est là avec sa
bonne odeur d'essence et la ville est proche. Vive l'asphalte
et le béton...Tu es sauvé...
Maintenant, si tu te dis le
coeur encore tremblant que cette nana est dingue et que tu n'y
mettras plus jamais les pieds, oublie moi, ta voie est autre.
Peu d'hommes sont capables de supporter cette confrontation.
Mais peut être que pour
la première fois, tu vas te demander ce que c'est vraiment
un arbre et tu vas regarder tes bonsaï autrement. Ils sont
petits mais ce sont les mêmes. Ce ne sont pas des objets.
S'il te reste le souvenir de la forêt avec le sentiment
que tu es passé à côté de quelque
chose...retournes y.
Elle ne va plus te paraître
hostile, un peu comme si vous vous reconnaissiez. Touche les
troncs, apprend à les distinguer à leur rugosité,
apprend leurs blessures et leurs forces. Abreuve-toi à
leur puissance. Tu fais partie de la forêt, comme un écureuil
ou un renard. Oublie que tu es un pur produit de l'école
publique, gratuite et obligatoire, un produit fini acceptable
pour être consommé, que tu as un statut social.
Tu fais partie de l'univers. Laisse toi porter.
Un jour, la forêt ne
sera plus du tout un lieu de crainte. Tu te sentiras apaisé
alors même que tu la verras de loin dans ton pare brise.
Tu y entreras comme dans un temple vert, avec respect et humilité
mais aussi avec allégresse.
Elle et toi faites partie
d'un même univers. Le regard que tu poseras sur toi-même
et sur les autres sera différent. Les bouffis d'orgueil
te feront sourire et les ambitions n'auront plus cours.
Tu pourras alors te mettre
en quête d'un arbre à travailler, tu pourras le
prendre en accord avec les lois de la forêt qui n'ont rien
à voir avec celles des hommes. Tu le prendras avec respect
et avec reconnaissance en comprenant bien que tu prends un engagement,
celui de le faire vivre aussi bien et aussi longtemps que s'il
était resté en place.
A chaque fois que tu l'arroseras,
que tu le tailleras, où que tu sois et quelles que soient
les turbulences du monde autour de toi, la forêt sera là,
protectrice et puissante, pour te permettre de vivre en équilibre
dans un monde d'artifices. Tu auras en toi l'esprit de la forêt.
PS: Effet secondaire, tu es
de moins en moins consommable par tes pairs. Il faut faire avec.
Monique Faye |